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DIEU A FAIM DE NOUS

 CAUSERIE : DIEU A FAIM DE NOUS

« Rien ne dispose la matière à devenir feu que de l’approcher du feu et de la laisser pénétrer de plus en plus par la chaleur » (Jean Tauler)

Introduction : une attitude de foi

Pour la plupart d’entre nous, l’eucharistie est née au soir du Jeudi saint. Ce qui est né, ce soir-là, c’est l’actualisation de ce grand projet de Dieu de nous voir, de nous avoir à nouveau près de Lui autour de sa Table nuptiale.   Ce rêve de Dieu de nous inviter à sa Table remonte à nos origines.  Dès le début du monde, relate la genèse, Dieu a voulu créer une relation d’amitié avec nous. Celui qui est le commencement et la fin de toute chose est aussi le Dieu qui est venu dans notre humanité. Dès la création, Dieu a commencé en  nous un processus de divinisation. Un processus de « demeurance » en lui. C’est l’inouï de la révélation chrétienne.

À l’heure des accommodements raisonnables, cela apparaît plutôt déraisonnable. Notre foi est de l’ordre du déraisonnable. N’ayons pas honte qu’une Vierge enfante par l’Esprit saint, qu’un Dieu s’agenouille devant nous, que du Pain se transforme en corps du Christ. Nous ne le réalisons pas, mais pour les non-croyants, ça pas de sens. Ça dépasse le « raisonnable ».

 « Dieu a pris les devants » (Péguy).  « Adam où es-tu ? » Ce cri n’en est pas un de condamnation. Par ce cri, Dieu est venu chercher dans les bosquets où nous étions cachés, l’homme et la femme « qu’il avait bénis » (Gn)  pour les réintroduire dans le paradis de la joie. C’est saint Silouane qui a le mieux développé ce regard non punissant de Dieu sur Adam.

La spécificité de la foi chrétienne repose sur le non raisonnable : sur un Dieu devenu humain, (« le Christ notre humanisation » dit un document catéchétique de nos évêques)  « qui s’est fait homme », « qui a fait chez nous sa demeure ». « Lui qui est de condition divine, Il s’est anéanti » pour un court temps, afin de nous introduire pour toujours avec Lui. Pour que nous demeurions en Lui. « Vous en moi et moi en vous (Jn6, 51) ».   Notre foi proclame que Dieu devient humain, ne revendiquant aucunement sa divinité pour que l’humain devienne Dieu. Le paradoxe, c’est qu’en devenant « par grâce ce que Dieu est par nature, » dit Guillaume de saint Thierry, nous devenons alors pleinement humain, de la stature humaine. L’incarnation, c’est la naissance du seul homme qui n’a pas été « homme » sur les bords. Qui n’a pas été à moitié humain. Ce  n’est pas humain, entendons-nous devant des comportements inacceptables. Nous vivons sur « les bords de l’humain », sur « les bords de foi ».

Pour nous dire ce qu’est « l’humain parfait », (nous ne le sommes pas pleinement), l’humain redevenu « ressemblance de Dieu », l’humain divinisé, Jésus a choisi un comportement déraisonnable. Cette « absurdité » là soulève beaucoup d’incompréhension surtout à l’heure du dialogue interreligieux. Dans toutes les autres religions, le Tout-puissant est inatteignable. À distance infinie de nous.

Ce comportement déraisonnable n’est pas sans provoquer des remous même chez les croyants. Des questions nombreuses montent en nos esprits : Pourquoi l’Absolu, l’Incréé, le Très-Haut s’est-il fait le Très bas?  Pourquoi est-il descendu tellement bas que « personne ne lui ravira sa dernière place » (Charles de Foucauld) ? Quelqu’un qui se déclare « Fils de Dieu » « sauveur » et qui prend le chemin de la dérision et de la mort, peut-il encore se dire Dieu ? Comment comprendre l’agenouillement d’un Dieu devant un plus bas que Lui ? Comment comprendre qu’un Dieu puisse ne servir qu’à laver les pieds empoussiérés de disciples?  Comment comprendre qu’un Dieu accepte de devenir une boisson – vin- qui jusqu’à l’ivresse enivre tant de monde?  

Comment comprendre que Dieu a tellement « désiré » notre « demeurance en Lui », tellement désiré manger la pâque avec nous, tellement désiré nous offrir une place d’honneur à sa Table qu’il a été rayé de la carte par l’hommerie – et non de l’humain- que nous sommes?  Un Dieu assassiné par ses amis, un ami tué par ses amis parce qu’il voyait trop grand pour nous, parce qu’il entrevoyait que nous naissions en Lui, c’est déraisonnable. À quoi servirait-il à Dieu de naître dans le monde, de « demeurer parmi nous », de venir nous visiter, si nous ne naissions pas en Lui, ne demeurions pas en Lui?   Cette place de Dieu au comportement déraisonnable : pourquoi un tel abaissement, pourquoi un tel acharnement que la généalogie de Matthieu et de Luc fait remonter l’un à Abraham, l’autre au 1er Adam,  c’est ce que veut nous faire comprendre l’eucharistie.

L’eucharistie, c’est un Dieu qui a faim de nous voir heureux et que nous rendons heureux en le mangeant.  L’eucharistie nous place en face du déraisonnable divin. Ce déraisonnable questionne l’humain raisonnable.

Durant cette causerie – trop brève - je veux attirer votre regard sur ce déraisonnable. Avec les années, nous risquons de ne plus rien voir, de ne plus rien entendre. Nous sommes les porteurs d’un message irrationnel. « Ce n’est plus moi qui vis, c’est Lui qui vit en moi » (Ga 2, 20). Et s’il vit en toi, en moi, en lui, Il vit en nous.   Nous sommes unis par l’opération du Saint Esprit au Dieu fait homme ; nous sommes, par Lui et en Lui,  unis entre nous.

Dieu est venu se faire manger tout rond, se faire manger la laine sur le dos. C’est déraisonnable. C’est le mystère de la Passion. «  Comment peut-il nous donner sa chair à manger (Jn 6, 52) ». « Dieu a pris les devants » jusqu’à devenir «  pain de vie ». « Le pain que je donnerai c’est ma chair pour la vie du monde (Jn 6, 51) ». « Ces paroles, précise s. Augustin, sont bien propres à soulever les murmures et à secouer la torpeur de ceux qui oscillent dans la foi, de ceux qui veulent comprendre avant de croire ». Citant Isaïe, Augustin ajoute : «si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez point (Is 7, 9)». Pour comprendre l’eucharistie, il faut croire. Beaucoup note saint Jean à la fin du discours sur le Pain de vie, ont trouvé « cette parole trop dure (Jn 5, 53) ». Et nous ?

Ce qui est déraisonnable

Ce qui est déraisonnable dans l’Eucharistie qui fait l’Église, c’est ce qui se passe  « à la veille de sa passion ». Nous insistons beaucoup sur ce qui se fait quand nous célébrons – j’y reviendrai la prochaine fois -  mais pour vous signifier le déraisonnable de ce qui se passe, je retiens parmi tant d’autres deux citations qui décrivent bien ce que je veux vous faire comprendre.

 « Ô homme, que tu es grand ! Tu es nourri et abreuvé du corps et du sang d’un Dieu. Ô homme, que tu es heureux, mais que tu comprends peu ton bonheur. Ce Dieu qui Se donne à toi si tu veux, [...] Il ne fait plus qu’un avec toi. » [Le curé d’Ars, 1786-1859 cité par le Père Delphieux « Le Décalogue de l'Eucharistie », dans Sources Vives, n° 124, nov. 2005, p. 10].     C’est déraisonnable.

Dans ses  dialogues, Catherine de Sienne va dans le même sens quand elle s’écrie  (elle fait parler le Christ) :

« Je t’ai dit que la nature divine ne pouvait jamais être séparée de la nature humaine… Ainsi dans cet ineffable sacrement, vous recevez toute l’essence divine sous la blancheur du pain et comme le soleil ne peut se diviser, la divinité et l’humanité entières ne peuvent se diviser dans la blancheur de cette Hostie » (Catherine de Sienne Dialogue CX).

Ce que ces personnes veulent exprimer –elles parlent d’expérience-, c’est que «l’effet de notre participation au corps et au sang du Christ est de nous transformer en ce que nous consommons » (saint Léon le Grand, lecture Mercredi 2ième semaine pascale). « Nous devenons ce que nous mangeons », selon une formule de saint Augustin. Heureux les invités à devenir ce que nous mangeons. À devenir « Agneau de Dieu ». Le « dessein bienveillant » de Dieu se cache  dans « ce grand mystère de foi ».

Les « deux » grands désirs de Jésus

À la veille de sa Passion, Jésus n’avait pas seulement «un grand désir » de manger la pâque avec nous ce qui a fait dire à Jean Tauler (Sermon XXX) : « Nous mangeons notre Dieu. Quel admirable et ineffable amour il a fallu pour inventer cette merveille … cet amour devrait blesser le cœur de tous les hommes ». Il avait aussi un autre « grand désir » sur lequel nous insistons moins : de nous manger.  « Quand nous mangeons Dieu, c’est nous qui sommes mangés par lui «S. Bernard sermon 71) » « Non seulement manger Jésus mais se laisser manger par Lui jusqu'à devenir Lui. Il avait aussi faim de nous » (Élisabeth de la Trinité). Le cri de Jésus sur la Croix «  j’ai soif » peut aussi bien s’entendre par «  j’ai faim ». Thérèse de Calcutta dit à ce propos « Écoutez la soif de Jésus ». Que cela soit pour chacun une parole de vie. Comment vous approcher de la soif de Jésus ? Un seul secret : plus vous viendrez à Jésus, mieux vous connaîtrez sa soif. Plus vous le mangez plus vous le rassasierez.

Pourquoi communier se demande Charles de Condren, un maître spirituel de l’École Française au lendemain du Concile de Trente qui a favorisé la communion fréquente ? 

« Nous devons aller à la sainte communion, d’abord pour que Jésus soit en nous tout ce qu’il doit être et que nous cessions nous-mêmes d’être ce que nous sommes….. Mais nous devons aller à la communion par obéissance  au désir qu’à Jésus-Christ de nous recevoir en lui dans son être et dans sa vie… nous devons y aller par obéissance à la volonté qu’il a de nous avoir pour membres… .. »

Ce maître spirituel nous dit que communier au Christ dans l’eucharistie est plus important pour le Christ que pour nous. En recevant le Christ, nous nourrissons sa faim de s’associer à notre humanité, de devenir nous. La nourriture que Jésus a préférée toute sa vie fut celle qui lui était offerte à la table des Zachée, de son ami Lazare, des prostituées. Jésus s’est invité pour se nourrir des affamés. Être avec eux, le nourrissait. Il faut ici revoir tout le sens de la table, de son importance pour Jésus. L’eucharistie est mystère d’une table où la nourriture est « interchangeable », si je peux m’exprimer ainsi. Je nourris l’autre et l’autre me nourrit.  L’eucharistie, comme l’Incarnation, est mystère d’un admirable échange entre le Créateur et ses créatures. Elle est le lieu qui nous greffe à la Vigne. Nos veines sont infectées d’un sang divin et celles de Jésus d’un sang « venimeux », le nôtre,  qu’il transforme en sang « humain ».

Maria Carerina Jacobelli, spécialiste italienne du folklore, comprend le mystère du repas pascal, en tant que femme et mère à partir de l’amour humain :

« Quelle mère, quelle amoureuse, serrant le corps de son nouveau-né ou de son époux n’a pas ressenti le désir intense de se faire nourriture pour l’être aimé ? Quelle mère n’a-t-elle pas eu envie de se réapproprier ce corps sorti d’elle ? Quelle amante n’a-t-elle pas, dans l’étreinte amoureuse marquée de ses dents le corps de l’être aimé. « Je te mangerais » »…Qui n’a prononcé ou entendu cette phrase ? Cela signifie s’unir à l’être aimé dans une fusion dévorante, devenir repas, se transformer en vie, être nourriture l’un pour l’autre, pour vivre ensemble dans une unité parfaite, plus parfaite encore que l’union sexuelle » (cité par Anselm Grün, l’Eucharistie, transformation et communion,Médiaspaul, 2002 70p.)

Dans sa lettre sur l’eucharistie, Jean-Paul II  rejoint Élisabeth de la Trinité quand il écrit : « Nous pouvons dire non seulement que chacun d’entre nous reçoit le Christ dans l’eucharistie, mais que le Christ reçoit chacun d’entre nous ».  Recevoir le Christ. Être reçu par Lui.  Ne pas participer à l’eucharistie prive Dieu de nourrir sa faim de nous. « Nous lui faisons un tort réel…. Nous l’empêchons de croître » ajoute saint Bernard.  L’eucharistie « restaure » le Christ, lui donne de l’énergie. Elle est le sommet de tout ce que Jésus veut manger dans le restaurant de nos cœurs.

Jésus nous offre son corps pour voir grandir sa vie divine en nous. Il nous offre son Pain pour se nourrir de nous, pour grandir en notre humanité.  Soyons logique. Si nous disons que manger le Christ c’est devenir ce que nous mangeons. En nous donnant en nourriture pour Jésus, nous lui permettons de devenir pleinement humain.  Nous sommes « suavité » « délice » pour Dieu. Nous sommes la nourriture favorite de Dieu.  « Je te mangerai » dit l’époux à son épouse. Dieu nous aime jusqu’à nous « croquer ».Mystère de transformation. Quand quelqu’un m’est très précieux, je cherche pour lui un cadeau « unique » « spécial » qui va lui exprimer toute mon « adoration ». Jésus a choisi le pain et le vin pour nous. Et nous choisissons pour Lui de devenir nourriture. « Il n’a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » ( Jn 15,13)

  « Se laisser manger pour devenir Sauveur avec le Sauveur.  Pour cela, je dois disparaître, me perdre en Lui par l'union, devenir hostie qui nourrit Jésus ». (Élisabeth de la Trinité). 

Quand nous saisissons que Jésus a faim de nous,  nous pouvons tenir le même langage que Catherine de Sienne : « Ô Père éternel ! Ô beauté éternelle, Sagesse éternelle ! Ô fou d’amour ! As-tu donc besoin de ta créature ? J’en ai bien l’impression ! Car tu t’y prends avec elle comme si tu ne pouvais vivre sans elle. Pourquoi donc cette folie?  » (Dialogue 153)

Comprendre que « faire mémoire du Christ »,  c’est une double folie : devenir ce que nous mangeons, nous laisser manger par le Christ.  Ne pas faire eucharistie, ne pas nous approcher de ce sacrement admirable, c’est imposer à Jésus une grève de la faim.

 Nous sommes transformés en Jésus et Jésus se transforme en nous. Cet admirable échange que nous présentait toute la liturgie de Noël est en fait un mouvement de la perte de soi en l’autre.  «  Pour cela, je dois disparaître, me perdre en Lui par l'union  (Thérèse d’Avila, chemin de perfection chapitre sur l’eucharistie) ».  « Tout ce qui est à moi est à toi et tout ce qui est à toi est à moi… toi en moi et moi en toi (Jn 17, 10, 21) ».  Marie de la Trinité entend Jésus lui dire : « toi deviens-moi et moi je serai toi ».

 

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Date: 
Vendredi, 1 mai, 2015

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